Tanquam vas figuli

(Ps 2, 9 : comme le vase du potier)

Trente poèmes

cecinimus vobis, et non saltastis

(Mt 11, 17 : nous avons chanté pour vous, et vous n'avez pas dansé)

Version papier: Editions Dricot, 12, Place de la Résistance, 4020 Liège, Belgique
ISBN 2-87095-141-8 1994 Prix: 460 FB


I

Assieds-toi à ma table,
où règne le jugement du vent,
toute chose futile balayée
sur l'aire de l'écume éblouie.


II

a window, wide open
a garden in June
perhaps a fountain
a bee wanders in
half drunk with light
it is enough to be there
it is enough to imagine
that one is there

Dans ce monde chargé de signes,
lourd de messages,
- et dont celui-ci ne fait qu'augmenter
l'entropie -,

j'ai peut-être ma place :

avec le brin d'herbe,
avec la danse des moucherons
portés par la lumière du soir.


III

then all at once
it is morning
the ashtrays have been emptied and washed
the window is wide open
and the Rose
leaning against the morning light
is longing to be named anew

Vois le ciel fermé à clef,
la mer rangée dans les quatre tiroirs
de la commode indifférente ;
vois les fleurs séchées
entre les mots pesants de nos dictionnaires ;
vois le vent prisonnier
de l'infime clepsydre.

Ô le déferlement des genêts,
les générations du ciel et de la mer,

et puis la libération du vent,
l'étreinte des poumons,

et les mots légers rendus à l'échange.


IV

Je ne peux rien dire sans mots :
voilà mon problème.

Assis à même la pierre,
j'écoute le vent,
je respire la lumière.

Et je rêve de posséder
cette langue que je possède.


V

we know it all
we've seen it all
we've been there already
but you've not drunk
the perfect wine of the light
and you've not touched
the silk of the silence
and you don't know it all
at all

La ligne de mes paroles,
que je voudrais bien droite,
ploie sous les choses dites.

Qu'importe.
Qu'importent les réverbérations,
les ombres projetées.

Dans la lumière du matin
gonflée de soleil,
le monde se reflète entier
dans certaine goutte de rosée.


VI

Il faudra attendre.

Au début il y aura seulement le sable,
couleur de sable.

Puis viendra la mer,
les vagues chargées de sel,
au goût de sel.

Et tu attendras le soir
en écoutant le silence de l'algue et du poisson
dans le vacarme de l'eau rompue ;

et ce n'est que beaucoup plus tard
que tu pourras parler.


VII

Un jour je me réveillerai et je dirai :
j'avais oublié ce continent...

Imbécile, j'étais fier
de la nervure précise de mes cartes.

Je croyais avoir répertorié
et la Partie et le Tout.

Roi du cabotage,
je levais les yeux sur la mer
et j'étais tranquille !


VIII

Dies irae

de torrente in via bibet
(Ps 108, 7: en chemin il s'abreuvera au torrent)

Tu n'éluderas pas toujours,
de ton jeu de phrases
(comme on dit : jeu de jambes),
le jugement dont tu feins d'ignorer
la fatale portée.

Tu auras à poser tes outils sur le banc,
à rendre compte de chacun :
tels qu'ils étaient quand tu les as reçus,
tu devras et ne pourras les rendre.

Sur toi pèse le soupçon
d'avoir empoisonné l'eau vive,
le torrent où il faut que tous
jusqu'à la fin s'abreuvent.

D'où tiens-tu ton arrogance ?
Tu n'étais que le roitelet de ces terres sèches
où se perd ton sang ralenti.

Déjà tu regardes ta main lourde,
qui a tant cueilli pour si peu retenir.


IX

Suite élémentaire

Le premier jour, seule a tremblé la lumière, nue, et que personne ne t'avait donnée.
Le deuxième jour, tu l'as brisée en éclats sur la pierre que tu as fait jaillir.
Le troisième jour, tu as permis au vent de donner vie à l'inerte.
Le quatrième jour, tu as ouvert l'océan et tu l'as peuplé de poissons et par leurs ouïes ils t'ont connue.
Le cinquième jour, les arbres se sont levés et ta main a passé dans leur chevelure végétale.
Le sixième jour, tu as éveillé les bêtes et elles aussi t'ont connue, comme les bêtes le peuvent.
Le septième jour, alors que tu te reposais ...


X

La porte grand ouverte sur le jardin, comme quand j'étais enfant, je regarde médusé les grosses gouttes de la pluie d'été rebondir sur la terrasse.

Carrés clairs tachés de sombre,
carrés sombres encore un instant
tachés de clair.

Je pense à tout ce qui s'est passé,
à tout ce qui est passé.
Et je suis satisfait qu'il me reste
cette chute de la pluie
ancienne et familière,
qui arbitrairement tache
les dalles de la terrasse.


XI

cras ingens iterabimus aequor
(Horace, Odes, I, 7, 32: demain nous reprendrons notre chemin sur la mer immense)

Nous, Poètes, un clair matin d'avril,
nous nous en sommes remis à l'Océan,
avides de rivages nouveaux, de sable vierge,
où poser nos Signes :
l'oiseau que personne n'a entendu,
le rocher que la mer assaille de sa plainte,
jusqu'à nous perdue.
Ô scandale des terres inexplorées !

Nous sommes donc partis,
insouciants des gifles
à d'autres infligées...

Sur la plage nous l'avons tout de suite reconnu,
le bon Blanc aux aisselles puantes,
le bon Blanc au tee-shirt Coke,
dans sa friterie.

Et sur le sable le papier gras
où tout ceci était écrit.


XII

Je suis l'ombre gauche et pesante
qui me révèle un peu ta lumière.

Je suis celui qui dit
sans savoir.

Je suis celui qui parle
sans comprendre.

Je suis celui qui écoute sa langue natale,
qu'il sait sienne
et ne possède plus.

Je suis celui qui répète.

Ce n'est qu'en nommant mes limites
que je peux t'apprendre.


XIII

Mêninaeidéthéa

Once upon a time
there must have been
in each word a space
where one could lie
and hear the morning sea
speaking with salt tongues
his mouth full of stones

Ce jour premier
auquel il faut toujours que je revienne...

Ce jour-là,
derrière la montagne,
l'aube était couchée dans l'herbe et la feuille,
patiente comme une bête,
grosse de la lumière qui allait naître.

Ce jour-là,
il m'eût plu que le ciel fût
clair,
une page pour le soleil.

Ou qu'il fût un peu froid,
comme s'il avait pu voir
ceux qui allaient venir.

Ce jour-là,
les choses savaient-elles que tu allais parler
pour leur donner forme ?

Ce jour-là,
savais-tu, toi, que seul le souvenir de ta voix
pourrait apaiser ma faim ?


XIV

Il est des jours
où tu passes ma table.

Le bois blanc nu de la chaise vide
crie ma pauvreté et ton absence,
comme dans la rue froide
les néons les prostituées.

Et tu ne me donnes même pas de quoi
dire ma misère.


XV

Refais de moi ton écho
(je ne supporte plus ces mots qu'on pèse et qu'on repèse
et qu'on agence sur la ligne).

Je veux ta parole,
haute comme la haute flamme de la joie ;
je veux les gouttes d'or
de ta lèvre brûlante.

(Et je ne jugerai rien :
tu pourras à l'envi
tordre le bras à la syntaxe et le cou
au sens).


XVI

the meaningless singing of the birds
excludes us like a blade

Nous ne savons parler que de nous-mêmes
et de notre impuissance à parler d'autre chose.

Pourtant la rivière traverse le bois ;
la lumière se glisse dans les branches ;
le ciel indifférent chaque minute change.

Et la nuit est un étang calme
où nous ne retrouvons pas notre reflet.


XVII

uuidus hiberna uenit de glande Menalcas
(Virgile, Bucoliques, X, 20: Ménalque est venu, trempé de la glandée d'hiver)

Je me lève pour annoncer la fin de notre impuissance.
Notre verbe sera l'empreinte de ta face sur la première neige ;
les bêtes viendront,
qui ont vu ton visage dans les lacs ;
les bêtes viendront,
dont le savoir de loin nous précède.

J'entends le vent qui sème et ne connaît pas de frontières.


XVIII

à ham

QVISQVIS PRAETERIENS PROPE
Sache, Nice, que ces lignes les siècles,
SITAM VIATOR POSTQVAM
boîtes vides entassées,
TERMINE LEGERIS PERISSE
n'osèrent y altérer
ME AETATIS VICESIMO ANNO
la brise légère de ta voix,
DOLEBIS ET SI SENSVS ERIT
qui me surprend
MEAE QVIETISQVE LASSO SIT
quelque part sur une route de poussière
TIBI DVLCIVS PRECABOR VT
du voyage entrepris
VIVAS PLVRIBVS ET DIV SE
je ne sais plus pourquoi,
NESCAS QVA MI NON HAC
pour me faire goûter le suc amer de ta mort
LICVIT FRVARE VITA NIHIL
et le fruit plus lent de la mienne.
TE FLERE IVVAT QVIDNI FRVE
Sois tranquille : je poursuis mon chemin, mais elle
RIS ANNIS INACHVS HAEC MI
je la hais forte et ivre
[...] IO FACIENDVM CVRAVERVNT I POTIVS PROPERA NAM
de la nuit qu'elle t'a fait boire.
QVI LEGIS IPSE LEGERIS I NICE ANNOS XX VIXIT.

Le texte latin est la reconstitution d'une épitaphe du premier siècle ou du début du second de notre ère (Musée d'Evora, n° 1827; cf. José d'Encarnação, Inscrições Romanas do Conventus Pacensis, Inscription n° 270, p. 341-344). On pourrait le traduire librement comme suit :

Toi voyageur, qui que tu sois, qui passes près de là où je repose, quand tu auras lu que je suis morte à vingt ans, si tu en es touché et que t'importe mon repos, je prierai pour qu'un sommeil plus doux dissipe ta fatigue et pour que tu vives jusqu'à la vieillesse cette vie qu'on ne m'a pas laissée. Rien ne te sert de pleurer. Pourquoi ne jouirais-tu pas du temps qui t'est donné ? Inachus et Io prirent soin de cette inscription. Va. Je préfère que tu presses le pas maintenant que tu as lu ce qu'il y avait à lire. Va. Nice a vécu vingt ans.


XIX

à ham

nunc leti mille repente uiae
(Tibulle, I, 3, 49: maintenant vers la mort il y a subitement mille chemins - trad. F. De Ruyt)

Nice,
ce n'est qu'à toi que je peux dire ces choses :
le noeud coulant de la mort,
si bien fait pour ton cou,
pour le sien ;
l'après-midi qui se tait,
l'attente
du poids qui se fait plus lourd.

Nice, j'aurais voulu te demander
mais tu le veux je passe et pourtant
mon chemin s'est fait d'un coup plus sombre,
car le soir aujourd'hui est tombé
comme une porte se ferme.


XX

Ai perdu ma voix,
ai perdu
ce qui me fait moi.

Je regarde le ciel
parcourir les étages du jour
et je n'ai rien à dire.

Ah je me coucherai
comme l'été sur la campagne
et j'attendrai,
en surveillant dans mes plis
la mort de la lumière.


XXI

Tu te fis une demeure de l'exil.

Le matin,
ta porte ouverte sur la mer,
tu ne cherchais pas le souvenir
d'anciens rivages ;
tu acceptais ta ration sur la table
d'éclats d'éclairs d'éblouissements
de syllabes

peut-être des mots peut-être même des phrases
- tu ne le savais pas encore -

et aussi :
un goût de sel rugueux,
un petit vent acide,
une envie de travailler,

de tracer d'un crayon frais
le mot qui dirait la mer.


XXII

Dimanche

J'ai comme vous parfois des rêves fous :

alors que le Verbe
rôde sur les eaux glauques,
empêcher que la Parole
ne se perde dans les Choses,

et le septième jour remercier le Créateur
de ne pas l'être devenu.


XXIII

Dès lors qu'à nouveau nous faisons route ensemble,
la course dans l'herbe haute un instant arrêtée
pour écouter le criquet qui condense l'été.

Dès lors qu'à nouveau ma parole
suit le fleuve de la tienne,
ses courbes lentes,
une tempe, une joue,
dans le soir qui doucement suinte son encre.

Dès lors qu'à nouveau j'entends
le battement des choses
dans l'épaisse coulée du temps.

Dès lors qu'à nouveau nous deux


XXIV

remeauimus ad strepitum oris nostri

(St Augustin, Confessions, X, 24: nous redescendîmes à ce vain bruit de nos lèvres - trad. P. de Labriolle)

Après ce voyage dans le silence instauré par la neige,
les cathédrales des forêts dressées sous le regard,
la lumière recueillie un instant dans la main,
la frontière reculée ou franchie - qui sait ?,
vous revoici à l'orée
et déjà les mots vous sont rendus,
monnaie insignifiante qui salit vos paumes.


XXV

Pour repenser le big bang

sonuerunt syllabae atque transierunt, secunda post primam,
tertia post secundam atque inde ex ordine, donec ultima post
ceteras silentiumque post ultimam
(St Augustin, Confessions, XI, 8: ses syllabes résonnèrent, puis se turent, - la seconde après la première, la troisième après la seconde, et ainsi de suite, jusqu'à la dernière venue après toutes les autres et que suivit le silence - trad. P. de Labriolle)

Quelle tristesse dans ces mots qui gouttent,
dans cette suite qui ne retient pas,
qui ne cesse de s'éloigner de la Parole !

En elle l'univers serré comme un poing
que le temps relâcherait.

Il n'en reste à nos efforts tendus
que les derniers mouvements de ressort
sur nos vastes terres dévaluées.


XXVI

Peut-être qu'autrefois, au bord de la mer,
le Souffle est sorti de tes lèvres,
délicieux et divin frémissement.

Maintenant tu fatigues les mots,
tu fouailles les phrases,
et ta muse, jeannedarque de lycée,
te souffle des redites.

Appuyé à ta fenêtre,
ouverte sur la pluie de la rue,
tu rêves d'une Genèse,
rêves d'une Pentecôte.


XXVII

Ta voix si souvent se perd,
fil d'eau sur l'aridité des sables,
qu'il ne me reste que
travail et trahison,
épigraphie absurde et obstinée
de fragments
de fragments.

Et à celui qui croit
que le temple peut être reconstruit
je dirai seulement
que tu ne l'habites plus.


XXVIII

Me laisseras-tu un jour
toucher cette chose brûlante
à la racine du désir ?

C'est nommer que je veux,
pas prendre possession.

Vivre dans la béatitude de ta parole
sans la laisser s'appauvrir dans les choses
que toujours finalement,
frileusement,
elle désigne.


XXIX

Peut-être le temps est-il revenu de dire simplement des choses simples, de chercher à savoir pourquoi ces étés-ci n'ont plus la saveur de ces étés-là.
J'ai le souvenir d'un silence rempli de présences, insectes sous la feuille, et la lumière qui doucement se déplie sous le filtre des arbres.
J'ai le souvenir d'eaux plus claires et plus abondantes, d'un vent plus libre balayant des terres plus larges.
J'ai le souvenir d'une fraîcheur qui m'est dans la bouche un goût de gingembre.
J'ai le souvenir de jupes de couleur, d'un avant-bras frais.
J'ai le souvenir de paroles qu'il serait vain et sacrilège de transcrire, puisque le vent ne les porte plus et le ciel s'en indiffère.
J'ai ces souvenirs.
J'ai cette tâche, trop clairement destinée à un autre, trop clairement destinée à moi-même, d'en refaire quelque chose qui donnerait la même ombre tendre, la même contraction des muscles, le même familier vertige.
J'ai cette tâche.
Je connais l'outil et l'artisan.
S'offre à moi la dérision, arme ridicule contre ce qui me dépasse.
J'ai ces souvenirs et cette tâche.
Ici je voudrais me retirer, céder la parole, à qui de droit.
Le temps est revenu de dire simplement des choses simples, de chercher à savoir pourquoi ces étés-ci n'ont plus la saveur de ces étés-là.


XXX

Que ma parole se purifie
dans l'oubli de la cendre.

Que la montagne me taise
sous le poids de son silence.

Que passe l'heure de parler
pour celui qui ne sait.

J'ai hors des livres
tant de recherche.

Mes yeux se sont enfin levés
sur la mer.

Que se tarisse la source
de mes voix dispersées.

Que ma paume soit vide
de toute ligne.

Que restent les choses
nues de leur nom.

Qu'erre longtemps la bale des signes
que nul ne recueille.


Ses yeux se sont enfin levés sur la mer.

Il a hors des livres tant de recherche.


Que sa parole se purifie
dans l'oubli de la cendre.


Vers Deductum dicere carmen

Vers Premier Etat

Vers la page personnelle de A.Michiels