version papier: Collection Pavillon Vert, l'arbre à paroles,
Amay, Belgique, 1996
(Virgile, Bucoliques, VI, 5: le simple fil d'une voix)
Trente poèmes
Que m'importe que seul mon regard parcoure ces espaces et que ma main pour moi seul en dresse les cartes? Car comment savoir que tu verrais le même ciel penché sur le même sable, et que tu sentirais la mer aussi proche?
Para cada voz hà um tempo e um lugar
(Miguel Torga, A Criaçao do Mundo, IV: chaque voix
a un temps et un lieu propres)

I
Qu'une petite voix me suffise. Je n'ai pas d'articles à crier, rien à vous vendre, rien à vous prendre. Qu'une petite voix me suffise, qui suffit au ruisseau qui traverse le bois. Murmure qui parle aux racines, au feuillage qui se penche. Parle du chemin parcouru, à parcourir, des heures passées à couler, à être soi.
II
Afin que ne se perde ni ne se rompe le fil de ta voix, je réclame
le silence pressé sous la roche parmi les éclats de voix
de la mer, le silence mûri dans les corolles, gardé dans la
fraîcheur sous les feuilles, le silence de l'air au bec de l'oiseau,
de l'eau aux ouïes du poisson, et, de la cime des arbres noirs jusqu'aux
espaces presque bleus entre les étoiles, le silence accumulé
dans les piles froides de la nuit.
Afin que ne se perde ni ne se rompe le fil de ta voix, je réclame
le silence de l'attente, qui s'agrandit du mot laissé aux lèvres,
du regard qui n'appuie pas, ne prend pas possession du monde, mais te le
laisse ou te le rend, pour que ta voix seule l'élève, et
puis aussi enfin le repose.
III
Dans la ville grandit doucement une envie de fenêtres ouvertes.
La pierre a la tolérance des choses vieilles assises depuis longtemps
dans le vent, la pluie et le soleil. Mais les jeunes feuilles aussi sont
ici chez elles. La dame assise sur le banc dans le square a une jupe rouge
et fraîche. Je sens avec délice mon regard devenir une toute
petite partie du tien.
IV
L'envie m'a pris de parler des choses comme Dieu le ferait, pour les
créer. Ce matin, la mer est venue jusqu'à ma porte. Quand
je suis sorti, le vent m'a salué. Le ciel était lavé.
On avait frotté la pierre des trottoirs. Pendant la nuit, à
la surprise des arbres, les feuilles étaient venues. J'ai regardé
le creux vide de mes mains et je n'ai pas souhaité le remplir.
V
Celui qu'a possédé la joie de tracer une ligne pure, celui-là
les médiocres plaisirs ne le saisiront plus dans leurs rets. Car
il s'est assis à la table des dieux, et on lui a servi le pain,
l'huile et le vin. Désormais sa faim sera de créer un monde.
Humble dans le velours même de son orgueil, il refera le travail
de son Père. De sa piété naîtront le ciel, le
vent, la mer, la colline baignée d'aube, le soir qui allonge les
ombres, reporte au lendemain l'inquiétude d'avoir encore à
vivre.
VI
Si cet acte avait un sens, je t'offrirais mes paroles, je t'offrirais
mon silence. Les gerbes de mes mots, mal assemblées, qu'importe,
tant que l'épi connaît la présence du grain lourd,
tant que le moissonneur s'illumine de la sagesse qu'il engrange. Mon silence
qui ne serait que pure attente de toi, que pour faire place nette, pour
me débarrasser du frivole et de l'incertain, pour être le
creux de la forme où tu te verses.
Que je sois tes tablettes, le lieu où tu t'écris.
L'écorce qui attend ton clou.
VII
Si je t'appauvris, te trahis, c'est que tu ne me donnes que la force
de te trahir, de t'appauvrir. Ah comme j'aimerais te suivre par les chemins
de traverse, vers tes sommets! Avec quel amour je préparerais mes
calices pour recueillir l'eau pure de tes paroles, qui offre à toute
chose transparence et honneur! Mais je suis l'absent dont peu tu te soucies,
la bête qu'on oublie de nourrir, avec seule sa fidélité
obscure pour survivre. Sache seulement, sache bien que j'attends, que je
suis la tension de l'attente, qui vibre au moindre de tes signes.
VIII
Dans ta balance je pèse trop léger, et mon cortège
de mots vains. Je ne suis parvenu à voir plus clair qu'en voyant
moins, qu'en négligeant l'ombre que je ne comprends pas. Je me suis
réfugié dans la lumière mais ce n'était pas
la tienne; ces contours précis étaient ceux du futile, cette
main ferme dessinait les ilôts de détails isolés. Je
mesurais mon succès à mes efforts, l'espace parcouru au temps
passé à le parcourir. Ton jugement me ramène à
mes départs, jours de grand soleil, et je te rends grâce de
n'avoir pas rapproché ta face.
IX
Je n'utilise que ta voix, sans te connaître, sans même essayer
de te connaître. Je te veux transparent et creux, que tu résonnes
de ma présence, que mon corps te remplisse, que ta main soit la
mienne, que tu l'ouvres quand j'ouvre la mienne. Tu restes toi, celui qui
est, l'étranger, l'étrange. Tes mains sont pleines de fruits
que ton regard me donne. Je reste au bord; et j'imagine entre toi et moi
autant de désert qu'il faut pour que ta voix ne me parle que de
choses apprises, lambeaux, alluvions, fragments.
X
Tu sais, ta folie était la plus sage, comme ta parole la plus
belle. Depuis, tant de recherches, tant de poursuites, pour enfin tenir
dans la main ce que je n'estime plus, ce dont je n'ai jamais eu besoin,
monnaie usée du savoir, billet gras des certitudes, les trente pièces
d'argent, à mon âme graine pérenne de dégoût.
Si j'avais su! Mais je savais. Au moment où j'imaginais les obstacles
pour donner du prix à mes vaines victoires, je savais. Qu'aujourd'hui
me suffise l'étendue de tes dons purs, le ciel, le vent, le soleil,
la pluie.
XI
Un jour, peut-être proche, je ne serai plus à ton service,
à transcrire sous ta dictée les mots que soulève le
flux de ton souffle. Je ne respirerai plus de cette respiration qui, insouciante
de tout, crée un monde à toi seul habitable, pris dans les
plis de ton regard, tantôt léger comme l'écume, tantôt
lourd comme le sable mouillé, où je ne reconnais qu'à
moitié les choses les plus familières, qui attendent pour
vivre que tu les touches, les objets connus et caressés qui maintenant
tremblent du désir de t'accomplir, prient d'être vidés
de ce qu'ils étaient si pleinement avant ta venue soudaine, souveraine,
ta lumière nouvelle et nue qui vide et creuse, exige table rase
pour l'arbitraire de ta loi.
XII
Quelles journées mal vécues que celles passées
sans te faire place, assis à ma table comme à sa machine
la couseuse, à construire de petites mécaniques du futile,
à remplir des lignes d'écolier puni, à rester figé,
planté comme un clou, indécis comme une mayonnaise qui ne
prend pas, à attendre en vain de sentir que quelque chose est né,
s'est détaché pour naître, est venu se poser et maintenant
apaise.
XIII
Laisse l'été station après station marcher jusqu'à
son terme. N'en mesure pas les heures, ni n'en rétrécis par
tes désirs la majesté des décors. Laisses-en les acteurs
en dire à satiété le sens, et ne te lamente pas si
tu n'y trouves rien à entendre. Regarde le soir mûrir contre
la pierre, et imagine que la mort, même la tienne, n'est pas si différente.
Laisse l'été à lui-même se parler, sa lumière
en ses calices se recueillir.Tu serais ici bientôt sacrilège,
à fouler aux pieds d'étranges autels, à tes sens fermés
bouts de branche, pierres éparses, matière. Laisse l'été
marcher vers son terme plein et sa mort consentie, qu'il a tout au long
portée.
XIV
Je rêve - osez rêver avec moi - d'un monde sans hommes,
débarrassé de vous, débarrassé de moi. Le poisson
redevenu maître des voies de la mer; le serpent qui se glisse dans
l'herbe déjà haute de la bande d'arrêt d'urgence; le
coeur léger, il se souvient peut-être de l'inimitié
de la femme et de la malédiction qui longtemps sur lui pesa. Le
soir, le soleil est un gros feu rouge, mais passent les oiseaux à
dessiner sur l'ardoise du ciel mainte courbe, mainte droite, que nul ne
lit, que nul n'apprend. Car le sens de toute chose est maintenant délicieusement
dénoué.
XV
L'été me satisfait - lui qui finit, lui qui remplit -
pourtant dans le même temps m'assèche. Ici, en août,
la lumière est mûrie comme un regret, et la tristesse presque
toute entière faite de joies accumulées. Quelques jours encore,
sous ce regard, chaque chose est pleine, contente de l'être, d'avoir
été elle-même et rien que soi.
Moi, mes mots à la traîne,
grelots à la queue du chat,
ridicule
irritation.
XVI
Ah! ne me farde pas la mort! Ceux qu'elle a couchés dans ses
plis, la bouche remplie de terre, dorment-ils seulement? Et sont-ils morts
de mort aussi sûre tous leurs luisants souvenirs? Pourquoi alors
frappons-nous, frappons-nous, aux portes murées de la mort, qui
n'entend pas plus que la pierre, pas plus que le sable?
XVII
Si tu n'en fais pas ta maison,
c'est en vain que j'en assemble les mots,
en vain que ma main en trace les signes,
en vain que la langue y porte haut le verbe,
en vain que le vent y souffle ses secrets.
Si tu entres et dis:
`je ne vivrai pas ici'.
Si tu dis:
`pas ici'.
XVIII
Een taal waarvoor geen teken is
in dit heelal,
verstond ik voor de laatste maal.
(Gerrit Achterberg, Thebe: Cette langue que rien ne peut représenter
dans cet univers, je la compris alors pour la dernière fois.)
Comment tu m'as fait traverser la nuit lumineuse, respirer au coeur
la rose marine. Comment tu m'as enlevé sur la plage pour noces de
sable et de sel. Comment alors je comprenais la langue de toute chose charriée
par la mer, poussée par le vent, toute chose nourrie d'air, d'eau,
de terre, toute chose élémentaire et une.
Ne me reste que
la chronique d'une perte.
XIX
Dis quelles offrandes tu agrées,
quels rites tu réclames, comment
tu veux que je t'attende.
Soit penché à ma fenêtre,
buvant les bruits de la rue,
où peut-être ta voix se compose.
Soit assis à cette table familière
où chaque objet rassure et repose.
Ou de grand matin,
sur les routes que s'ouvre le vent.
XX
Si ce monde a un sens, c'est celui que tu lui as donné. Tu as
parcouru les chemins humides de la mer, et fait naître les rivages.
Tu as vu les étoiles tomber du ciel, et tu les as remises en place.
Tu étais couchée dans la poussière de la mort, et
tu t'es levée aussi sûrement que le jour. Ton souffle est
le vent d'été dans les cèdres, tes bras sont forts
comme leurs branches, et tes cheveux, depuis longtemps, un troupeau de
chèvres sur les pentes du mont Galaad.
XXI
Et vous étiez fiers de vos Oeuvres! Le lichen mange vos autels, le chiendent et le pissenlit verdissent vos parvis. La Salle du Conseil, la nuit, hulule (le hibou solennel y préside) et le jour le soleil y joue avec la poussière. Et vous étiez fiers de vos Oeuvres! De vos réseaux d'ordinateurs, de vos pages étincelantes de calculs, et de la fine morsure de leur encre. La Grand-place est rendue aux bestiaux qui sans doute ruminent vos Idées, sous un ciel qui n'a de vous nulle trace. Et vous étiez fiers de vos Oeuvres!
XXII
Soudain s'installe
la petite mécanique de la pluie.
('soudain' car c'est la nuit, car c'est l'été; couché
sur le lit où j'attends sans impatience le sommeil, je n'ai pas
pu voir le ciel se couvrir, s'obscurcir; je n'ai pas senti si la brise
cessait pour lui faire place; je ne la perçois que par le bruit
des gouttes sur la plate-forme adjacente à la chambre).
Ainsi s'installe
la petite mécanique de la pluie.
Et son pouvoir terrible
de ne signifier rien.
Elle s'en ira comme elle est venue:
sans achever le message
qu'elle ne portait pas.
XXIII
Liège
Qu'est-ce donc que cette ville
où tu presses le pas,
la pluie dans la figure,
la peur dans le dos?
Les gens, pourtant, sont proches:
les corps s'effleurent,
les corps se touchent
sur la Foire, sur la Batte, au Cora.
Mais ils sont aussi, comme toi,
las;
leurs bouches parlent,
leurs yeux pas.
Le fleuve, indifférent,
passe,
constate
qu'à l'eau
tout s'en va.
Aucun reproche
mais tu ne veux pas
vivre comme ça
sur la Foire, sur la Batte,
au Cora.
XXIV
Quand s'éteindra ta lampe - car ta lampe s'éteindra, quelles
que soient ta bonne volonté, ta volonté, les longues heures
de patiente étude, les joies sèches du renoncement, la préparation
-, quand s'éteindra ta lampe, que tu sois au travail, en travail,
en plein travail comme on dit en plein soleil, travail comme le travail
de la femme, ce travail qui précède toute naissance:
à refaire l'oeuvre imparfaite de Dieu.
XXV
Si je te perds; quand je t'aurai perdu, perdue - qu'importera ton sexe
au moment où tu te dissous? - je n'aurai plus en bouche de paroles:
seulement le goût âpre de la mort. Je n'aurai plus en mains
rien de complet, rien d'achevé: que des fragments épars,
épars jusqu'à l'écoeurement. Fragments qui devraient,
fragments qui auraient pu.
I
Le pêcher contre le mur de notre cuisine
est en fleur.
J'ouvre toutes les fenêtres.
Un oiseau chante.
Le jour est immense.
Et tandis que le café passe,
pour saluer tous ces grains de lumière,
tout ce déversement de lumineuse joie,
j'écris
ce que je viens d'écrire.
The peach tree against our kitchen wall
is in bloom.
I open all the windows.
A bird is singing.
The day is immense.
And while coffee's brewing,
to greet all these grains of light,
all this pouring of luminous joy,
I write
what I have just written.
II
La tâche est impossible :
le monde est trop vieux
et les sages trop sages.
Mais par un matin de soleil,
assis à la terrasse d'un café,
il me prend une envie folle
de te demander de venir
t'asseoir près de moi
et d'écrire le Poème
et d'observer la tête du garçon
quand il verra cela
au menu du jour.
The task is impossible:
the world is too old
and the wise too wise.
But on a sunny morning
sitting at a café
I have a bloody great mind
to ask you to come
and sit by me
and write the Poem
and watch the waiter's face
when he sees it
on the bill of fare.
III
viens au bois
à cette voix claire
le ruisseau qui se fraie un passage
à travers les broussailles
viens
il n'y a pas de bruit
rien que cette voix claire
le ruisseau qui parle aux racines
viens écoute
cette voix claire
qui apaise la douleur
la douleur de ne plus comprendre
cette voix claire
qui parle aux racines
qui parle tandis que passe
l'espace de cet après-midi
come to the wood
to the clear voice
the brook making its way
through the undergrowth
come
there's no noise
but that clear voice
the brook talking to the tree roots
come and listen
to that clear voice
taking the pain away
the pain of no longer understanding
that clear voice
talking to the tree roots
talking the afternoon away
IV
tant de mort nous entoure
tant de rouille tant de poussière
tant de poussier tant de gravats
des visages morts
descendent la rue aveugle
le jour jauni
la lumière grise que l'on presse
comme un tube de dentifrice
les murs des visages
descendent la rue aveugle
et toi et moi
toi aussi et moi aussi
dans la rue aveugle
la lumière grise
et le jour jauni
there is so much death around
so much rust and so much dust
so much grit and so much grime
dead faces walking down
the blind street
and the dead day
the grey light squeezed
like a toothpaste tube
the walls of the faces
walking down the blind street
and you and I
you too and me too
walking down the blind street
in the grey light
and the dead day
Tant que ça me chante,
je répandrai mon encre.
Tant que ça me chante,
je laisserai couler quelques gouttes de moi-même
sur la page blanche.
Tant que ça me chante.
Tant que ça me chante,
la voile unique sur la mer,
les matins mystérieux des calanques.
Tant que ça me chante.
Tant que ça me chante,
la mer docile au vent,
le vent docile à ta voix,
ta voix douce des matins d'innocence.
Tant que ça me chante.
Tant que ça me chante,
la main qui verse le café,
le coude sur la toile cirée,
le sourire de tes anges.
Tant que ça me chante.
Tant que ça me chante,
tant que tu m'offres parfois
un rappel de ta présence.
Tant que ça me chante.