La poésie " sur " Internet


Remarque liminaire: Ce texte est une version légèrement modifiée d'un article paru dans la livraison de mars 1996 (N° 92) de Le Carnet et les Instants, un bimestriel consacré à la promotion des lettres belges de langue française. Il peut paraître saugrenu de diffuser sur le Net un texte qui s'adresse manifestement à ceux et à celles qui ne le connaissent pas - ou le connaissent mal - et ne se sont pas encore rendu compte des possibilités immenses qu'il offre à l'édition littéraire. Cependant, je pense que nous sommes de plus en plus nombreux en francophonie à essayer de promouvoir le Net dans le domaine de l'édition électronique de textes littéraires en français et il est bon que nous nous tenions au courant des efforts que chacun de nous accomplit chacun dans ce sens.


Internet est 'in', ou, comme on disait quand j'étais (plus!) jeune, 'à la mode'. En témoignent les articles que la presse lui consacre (je pense notamment à un Eco-Soir de l'automne 1995), la place qui lui est faite dans les émissions télévisées, et le nombre croissant de livres qui proposent de simples introductions pour utilisateurs occasionnels aussi bien que de l'information poussée pour la création d'un Web Site (Note 1) et la production de documents au format html (Note 2).

Pourtant, il n'est peut-être pas superflu de rappeler ici ce qu'est Internet, entre autres parce que la plupart des documents qui y ont trait sont rédigés en anglais (et aussi - point sur lequel je devrai revenir - la plupart des documents qui sont disponibles sous Internet). De plus, les 'producteurs' de littérature peuvent se dire qu'Internet ne les concerne pas au premier chef, qu'il s'agit d'un développement de nature purement technologique et qu'ils ne risquent pas eux-mêmes d'encombrer de sitôt les autoroutes de l'information.

Internet est un réseau de réseaux informatiques, qui couvre le monde entier. Un réseau informatique est la mise en relation d'ordinateurs, dont certains sont serveurs et d'autres clients. Un serveur est une machine destinée à servir, c'est-à-dire faire parvenir, de l'information, à divers clients, machines aptes à recevoir cette information. Il peut s'agir de n'importe quel type d'information, du fichier texte jusqu'aux séquences vidéo ou logiciels favoris. Le concept de client ne peut pas ici se comprendre dans son acception commerciale. Une des caractéristiques principales d'Internet est en effet la gratuité de la plupart des informations qu'il sert à véhiculer.

On se 'branche' sur Internet via un ordinateur personnel tel un PC ou un Mac, équipé du point de vue matériel d'un disque dur et d'un modem, et du point de vue logiciel d'un programme de communication et d'un 'Internet browser', logiciel permettant de 'naviguer' dans Internet (tel Mosaic ou Netscape sous Windows). Le coût de l'équipement et du branchement sur le réseau Internet varie selon la situation physique du poste de travail (en ce qui concerne le prix des communications téléphoniques) et les performances qu'on en attend (vitesse de transfert des fichiers, etc.).

Internet ne se limite pas au World Wide Web, mais le Web est le mode d'accès le plus aisé et le plus populaire aux ressources d'Internet. Il s'agit d'un immense ensemble de documents liés entre eux par des liens de type hypertexte. De tels liens permettent d'accéder d'un document à un autre en fonction d'une relation logique, et non pas physique, entre eux. Cette relation logique est basée sur la pertinence d'un document comme complément d'information à un autre. Une relation physique serait par exemple la présence des deux documents sur le même serveur. C'est bien sûr les liens logiques qui intéressent l'utilisateur. Il passe ainsi d'un coin du monde à un autre (presque) sans s'en rendre compte (le temps de transmission risque de lui rappeler qu'il est en train d'accéder à un site populaire ou lointain). S'il trouve un document qui l'intéresse, il peut le lire en ligne, ou le transférer sur une mémoire de masse (comme par exemple le disque dur de sa machine) et le consulter tout à loisir après avoir mis fin à sa session de consultation d'Internet.

Internet est aussi le lieu d'une prodigieuse interactivité. Les liens hypertexte des documents permettent d'envoyer du courrier électronique à leurs auteurs (toujours via Internet) et de très nombreux groupes de discussion se sont constitués sur tous les sujets possibles et imaginables (et même, à première vue, inimaginables).

Que contient Internet? C'est l'auberge espagnole à l'état pur. Si la littérature n'y occupe pas une place de choix, cela ne signifie pas qu'Internet lui est hostile ou tout simplement impropre. Si le français y fait figure de parent très pauvre face à l'anglais, ce n'est pas une situation irrémédiable.

La littérature n'est d'ailleurs pas absente d'Internet. On peut, pour citer un exemple parmi bien d'autres, lire des oeuvres des poètes Seamus Heaney, Czeslaw Milosz et Philip Levine dans l'Internet Poetry Archive, dont l'adresse sur le Web est http://sunsite.unc.edu/dykki/poetry/home.html

Je voudrais plaider ici pour une utilisation d'Internet par les acteurs du monde littéraire francophone, qu'il s'agisse d'auteurs, de lecteurs ou d'éditeurs. Je me concentrerai sur le cas de la poésie, entre autres car c'est elle qui éprouve le plus de difficultés à se diffuser via la publication papier.

La poésie sur Internet, c'est toujours la poésie! Seul son mode de publication change (Note 3). On se souviendra que publier veut dire rendre public. Or quelle diffusion espérer de la publication papier de la poésie, en règle générale ? Faible tirage, vente plus faible encore. D'où l'argumentation brièvement développée dans cet article, argumentation que je ne suis pas être le premier à défendre. Mais il reste bien des barrières à franchir pour concrétiser et faire adopter la position esquissée ci-dessous.

Internet, et plus précisément, le World Wide Web, c'est l'ouverture immédiate sur le monde entier, c'est l'accessibilité totale pour tous. Non, direz-vous, c'est l'accessibilité pour les 'branchés', donc pour une élite. C'est ici que peuvent - et doivent - intervenir les pouvoirs publics. Les bibliothèques publiques devraient - depuis quelque temps déjà - offrir des postes de consultation Internet, ne fût-ce que pour mieux remplir la mission qu'elles se sont donnée, à savoir l'accès à l'information qu'elles contiennent toutes ensemble, et non pas seulement à l'information que chacune d'elles contient. D'autre part, et je reviendrai sur ce point dans un instant, les services de promotion des lettres devraient se proposer de gérer les ressources littéraires de notre communauté, ce qui comprendrait un accès à ces ressources sur Internet.

Qu'on ne se méprenne pas. Comme beaucoup, j'aime tenir un livre en main, le feuilleter, y lire çà et là un texte qui me parle, l'emporter au salon de coiffure, en vacances, à l'université pour les heures creuses des 'permanences'. Je suis ridiculement fier de Tanquam vas figuli, un mince petit recueil que seuls mes amis ont lu (peut-être ! de toutes façons ils n'ont pas dû l'acheter, car je le leur ai offert). On notera d'ailleurs qu'un document disponible sous Internet peut bien sûr toujours être imprimé, et le diffuseur peut prévoir différents formats correspondant aux traitements de texte qui 'ont la cote'.

Les avantages de ce type de publication sont nombreux. Comme ils sautent aux yeux, je me permettrai de ne pas les énumérer tous. Un des plus importants me semble être la défense et illustration de la langue française face aux nouvelles technologies. Le français comme langue de création littéraire doit être présent sur Internet. Une partie des fonds publics destinés à l'aide à l'édition de textes littéraires pourrait être consacrée à la création d'une maison d'édition sous Internet. Il ne s'agit pas d'accueillir n'importe quoi sous prétexte qu'aucun arbre n'en fait les frais. Mais on ne devrait plus se soucier que de la qualité des textes, sans avoir à se demander si " ça se vendra ".

Je dois avouer que ce sont à mes yeux surtout les textes poétiques qui pourraient le plus profiter de cette forme de publication. Qui peut se permettre une seconde édition (révisée) d'un recueil de poésies, s'il n'est connu et, partant, le plus souvent, ... mort? Au contraire, rien de plus facile que la mise à jour d'un fichier informatique. Sans vouloir par là encourager une diffusion hâtive: je reste partisan de la discipline horatienne: nonumque prematur in annum, / Membranis intus positis (De Arte Poetica, 388-389) (Note 4).

Il faut bien distinguer promotion des lettres et aide à l'édition papier. Les auteurs souhaitent - parfois - diffuser leur oeuvre; ils ne souhaitent pas pour autant - ou du moins, pas aussi nettement - faire la fortune des éditeurs et des libraires. Il ne s'agit d'ailleurs pas de léser ces deux derniers acteurs en les privant de sources de revenus. Les éditeurs nous font savoir suffisamment clairement que la poésie ne les intéresse que médiocrement, ou bien ils tendent à nous imposer leurs canons, qui sont toujours comme par hasard ceux que leur temps leur impose, même quand ils croient choisir. Les libraires ont bien un ou deux rayons consacrés à la poésie, pour des raisons de prestige. Mais ça ne se vend pas - tout au plus, ça se feuillette, debout - ou assis - mais ça s'emporte rarement - ou bien ça se vole (mais je vire ici à l'optimisme béat).

Les droits moraux des auteurs seraient suffisamment bien protégés si une instance publique comme l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises (ici en Belgique; mutatis mutandis pour les autres pays de la francophonie) se chargeait de la diffusion et de la gestion des ressources (gestion du serveur Internet, production des pages html, enregistrement d'un isbn, etc.). Leurs droits d'auteur (argent) resteraient ce qu'ils sont maintenant, c'est-à-dire nil dans le cas de la poésie. Une publication sur Internet ne devrait d'ailleurs pas empêcher une publication papier, si le marché le souhaite ou si l'auteur estime pouvoir la supporter à ses frais. Il y aura donc toujours place pour l'édition papier de la poésie, mais il n'y a aucune raison qu'elle reste le seul mode d'édition, et que les fonds publics consacrés à la promotion de la poésie lui reviennent entièrement.

Voilà. Il faut rester bref. J'invite les instances publiques à considérer ma suggestion, et les Net Surfers à jeter un coup d'oeil à Deductum dicere carmenIl s'agira peut-être du premier recueil de poésies publié sous Internet qu'ils 'feuilletteront'.

A bientôt. On peut m'écrire: amichiels@ulg.ac.be (ou au 37, rue du Parc, 4020 Liège, Belgique). N'oubliez pas de faire pivoter la page de 90° vers la droite pour 'lire' le smiley (Note 5) qui clôt ce texte (si vous lisez le texte sur le Net, vous savez de quoi il s'agit - pas le peine de soulever votre écran ;-) !) :

;-)


Notes

1. Un Web Site est un centre serveur sur le World Wide Web (voir ci-dessous). (retour au texte)

2. Html est un langage de balisage pour la production de documents à liens de type hypertexte (voir ci-dessous) consultables via le World Wide Web. (retour au texte)

3. Il n'est pas exclu, bien sûr, que cette modification du mode de diffusion ait un impact sur le produit lui-même. La levée des contraintes de nature commerciale ou relevant d'un conformisme diffus mais puissant pourrait s'avérer bénéfique. Pour le reste, qu'un caractère ait une existence due à un dépôt d'encre sur le papier, ou soit un octet en mémoire centrale ou sur support périphérique, 'ça ne change rien à l'affaire'. (retour au texte)

4. et garde-le huit ans chez toi, tenant bien enfermées les feuilles de parchemin (trad. François Villeneuve) (retour au texte)

5. Les smileys (je n'aime pas le français émoticon) sont des objets graphiques réalisés à l'aide de caractères courants (signes de ponctuation, par exemple) qui ont pour but d'indiquer dans quel esprit le message qu'ils accompagnent doit être pris. Le petit clin d'oeil du smiley que j'offre ici indique la distance que je me propose de garder par rapport aux menaces d'une technologie tentaculaire. (retour au texte)


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